
Ogbodo et Ègbin : Calendrier sacré des danses de Guèlèdè de Pobè.
Ogbodo et Ègbin rythment, depuis des siècles, la vie rituelle de Pobè. Grandes et petites fêtes de
l’igname, elles structurent le calendrier sacré au cours duquel se déploie l’extraordinaire univers des
danses et masques Guèlèdè. De la profondeur nocturne d’Oro-Ifè aux chorégraphies éclatantes d’Oro-
Osan, chaque manifestation révèle une étape essentielle du dialogue entre les ancêtres, les divinités et la communauté. À travers ces moments codifiés, Pobè perpétue un héritage esthétique, spirituel et social qui demeure l’un des trésors majeurs du patrimoine nago-yoruba.
1. Grande fête traditionnelle de l’igname : Odoun-Ogbodo ou Ilaman
La fête traditionnelle incontournable à Pobè est la fête de mise en consommation de la nouvelle igname.
Placée sous le haut patronage du roi, cette fête est double. Il y a la fête odoun ogbodo, ou « grande fête
de l’igname », et la fête odoun égbin, ou « petite fête de l’igname ». Chaque année, la grande fête se déroule à la fin de la grande saison des pluies qui couvre la période d’avril-juin à juillet, tandis que la
petite fête marque la fin de la petite saison des pluies ou saison sèche, qui a cours de septembre à octobre. Ilaman est le rituel au cours duquel est célébrée l’unique cérémonie nocturne consacrée annuellement à
la mise en consommation publique de la nouvelle igname, par les officiants et grands dignitaires du
culte d’Ohoundo. Il a lieu dans la forêt sacrée Opo, le lieu consacré aux cérémonies et aux offrandes
à Ohoundo-Oranyan.
La danse des masques sacrés guèlèdè, de nuit (oro-ifè) et de jour (oro-osan), celle des génies de la forêt, ainsi que celle des Orisa-men (Olorisan), constitue une séquence et un important maillon des festivités et du rituel de la fête d’Ilaman.
À Igbo-Onan, les artisans rivalisent d’ardeur pour la fabrication des masques guèlèdè, leurs peintures et
leurs accoutrements. Toute personne qui se serait rendue coupable d’avoir goûté à la nouvelle game avant son offrande à Ohoundo, premier consommateur avéré, serait frappée de malédiction et de mort.
En effet, la grande fête met en relief l’igname qui doit d’abord être offerte aux génies.
À l’occasion de la grande fête d’Ogbodo, la danse de guèlèdè nocturne est pratiquée à Ohoundo et suivie immédiatement par la danse des Olorisha. Le deuxième jour, les activités prennent fin par le rituel d’ajé, caractérisé par la danse Ajé exécutée par les Ayawo et les Agbalè, en transe, sous la direction de Iyalajé, (la femme qui a rang de ministre de l’Économie).
« Le deuxième jour de leur sortie »: les petits masques de jour (les agou-chichin) mettent fin aux cérémonies par leur danse appelée adabo. En cette circonstance solennelle, s’il est constaté que l’igname à offrir en rituel à la divinité n’est pas encore parvenue à maturation pour être consommée dans un repas de communion, l’animal immolé en offrande doit attendre jusqu’au lendemain avant d’être préparé et mangé. Cela s’appelle « Ogbodo apa-fou-oun-nin », qui signifie « tuer et laisser séjourner ». Dans ce cas, certaines manifestations sont d’office recommandées. Parmi celles-ci, il y a la danse d’oro-ifè qui doit impérativement se tenir le dix-
huitième jour de l’offrande.
À l’inverse, si l’igname est prête à être consommée, on pratique « Ogbodo, akpa-gbé » : Akpa-gbé signifie « aussitôt tué, aussitôt enlevé ». Dans ce cas, au contraire de Akpa-fou-oun-nin, l’animal immolé est aussitôt préparé et servi à l’autel d’Oranyan et aux dignitaires, conformément aux coutumes. Il en est de même pour l’igname, puisque son degré de maturité ne fait plus l’objet d’aucun doute.
À cet effet, des rituels spécifiques de renforcement spirituel s’imposent : Oro-ifé, c’est-à-dire le « guèlèdè de nuit », célèbre sa danse obligatoirement le neuvième jour d’Ilaman.
2. Petite fête de l’igname : odoun ègbin
Odoun-égbin, la petite fête de l’igname, a lieu vers la fin de la saison sèche. C’est la fête des ignames de second ordre, c’est-à-dire les ignames blanches du genre obalè, et les ignames jaunes, du type alakisa et ésouroun, qui ne viennent à maturité qu’en saison sèche. Le déroulement de cette cérémonie contient plusieurs phases :
- le démarrage des rituels de la fête d’ègbin, « petit Ilaman » ;
- la danse d’Oro-Ifè, se déroule le neuvième ou le dix-huitième jour du petit Ilaman, en stricte conformité avec les prescriptions du médium de Oranyan;
- le vingtième jour est consacré à la danse des guèlèdè de jour ;
- le vingt-et-unième jour, les masques adolescents de jour, Agouchin fournissent leur prestation sur la même place publique. Cette manifestation met fin à la petite fête de l’igname.
En dehors des fêtes de l’igname, les Guèlèdè diurnes se déploient également lors de rencontres majeures ou de la visite d’hôtes de marque. Ils constituent alors le plus prestigieux hommage que Pobè puisse offrir, un spectacle d’honneur et de reconnaissance réservé aux invités/visiteurs les plus distingués.
3. Rituels des masques guèlèdè
Les manifestations de guèlèdè, qu’elles se déroulent de nuit dans la solennité des rituels sacrés ou de
jour dans l’éclat des danses acrobatiques, suivent une succession d’étapes codifiées qui révèlent la profondeur spirituelle et esthétique de cette tradition à Pobè.
3.1. Manifestations du guèlèdè de nuit:
Il convient de préciser que la sortie de guèlèdè de nuit est précédée d’une série de rituels qui se déroulent autour de l’arbre fétiche de la place publique, devant le Palais royal. Posés sous l’arbre fétiche séculaire.
Aba-Ita: (le ficus de la place publique, l’arbre de la renaissance du royaume de Pobè), trois tambours igna-ilou, ako-ilou et omélé agrémentent la fête. Leur emplacement est un véritable centre de gravité, autour duquel les rituels, les danses et les chansons s’exécutent toute la nuit durant, jusqu’au petit matin.
3.1.1. Premiers rituels: Irégou, Ikédé, Iya-nla (orisa-nla)
Irégou: un groupe d’initiés, hommes et femmes, font trois fois le tour de l’arbre fétiche Aba en entonnant et reprenant en chœur des chansons mystiques, rythmées au son des tam-tams sacrés : igna-ilou (grand tam-tam), omon-ilou (petit tam-tam), omélé (tam-tam rythmique).
Ikédé: le dignitaire Iwolé, maître de cette cérémonie, fait pousser par la foule un cri particulier.
La divinité Iya-nla ou orisa-nla apparaît alors, sous la forme d’un cylindre de trois à six mètres de
diamètre, sur une hauteur d’environ deux mètres cinquante. Iya-nla est toute couverte de pagne blanc. Elle fait trois fois le tour de l’arbre de la renaissance, accompagnée de la chanson « Orisa nla é, é éru é,
éru koméré, Orisa nla é, é Iya-éru koméré, Olodé-ounpadé, Iya iwa ounpadé, gboro pèrè », chanson dont le sens évoque « le grand Orisa, l’esclave qui refuse l’apaisement, et le maître de l’espace qui circule en visite de courtoisie et de prospection».
3.1.2. Deuxièmes rituels: Efa, Agbagba, Igbénan (le flambeau).
Efa: c’est un ensemble de chants qui invitent Igbénan (le flambeau) à faire son apparition sur la place publique. Igbénan: de la place publique, on voit alors apparaître au loin, à une hauteur moyenne de trois mètres, un lobe de flamme qui arbore, en pendentif, un rideau de rameaux de palme. Il est entouré d’une foule d’hommes qui chantent en chœur : « Isaréo é aréwa, à ko yèyè adé é, Icharéo é aréwa, égbè ako yèyè lawa adé é ». Igbénan: est une danse qui se fait en présence et autour du flambeau : c’est la seule lumière autorisée cette nuit-là. Toute autre lueur d’origine humaine serait sévèrement réprimée. Son apparition est parfois précédée d’une petite chanson, appelée orin-onan, chanson de route.
Cette danse vient comme substitution à un ancien rituel, appelé Agbagba. Ce fut, en son temps, un jeu de marionnettes d’animaux mystiquement chargés, faites de raphia, qui se déplaçaient sur un fil de coton.
Le feu provient de trois branches d’arbres fourchues au sommet, auxquelles on attache un pot en argile préalablement ceinturé de rameaux de palme et rempli intérieurement de brindilles de bois Ata (fagara), sur lesquelles on verse du pétrole ou de l’huile rouge, que l’on enflamme. Les trois flambeaux ainsi constitués sont appelés Igbénan.
3.1.3. Troisièmes rituels:Ipé-guèlèdè (Oro-Orou).
Ces rituels correspondent à l’arrivée sur scène du guèlèdè de nuit. La parution du guèlèdè sur la place
publique est caractérisée par une chanson spécifique, reprise en chœur. Ce chant est fait de plusieurs refrains qui se succèdent.
« Epééé fawao, a founpé kopé ; gbogbo icharé to toun tossi, épé (la devise du chroniqueur) fawa », soit
: « Appelle- nous, que le trompettiste nous appelle, que les spectateurs de la droite et de la gauche nous
appellent « le chroniqueur » x » (x est le nom panégyrique, la devise, de ce guèlèdè ». Par exemple : x = Alasehan = celui qui abuse ; ou bien Aja osu = l’étoile ; ou encore Olokogan ou Olokosè, qui sont deux noms d’oiseaux.
À son arrivée sur la place publique, le guèlèdè s’assied devant la case abritant la tombe du roi Doudou-
Ala, lieu des bienfaits ancestraux et loge des notables durant la nuit rituelle. C’est là qu’il entonne ses
chants, tourné vers l’Est, l’Ouest et autour de l’arbre fétiche, afin que tous puissent le voir et l’entendre.
Avant cela, Alukoso lui adresse le salut rituel : frappant deux fruits secs de koso, il invoque Ohoundo,
Akpaké, les Orishas Ashé et les 256 Orisa du panthéon nago, implorant bénédiction, abondance et
protection pour Pobè et le Bénin. Par ces pouvoirs, il accueille le griot et souhaite que sa danse apporte prospérité et santé à la communauté. Il invite alors Oro-Orou, le « chroniqueur de nuit », à prendre la parole. Celui-ci se lève, lève ses deux queues de cheval vers le ciel et pousse trois cris perçants, hooo ! hooo ! hooo ! pour rassurer le public et affirmer sa présence. Cette clameur rituelle est reprise avec ferveur par la chorale populaire, dont le chef lance le slogan « éfa-ïsan, éfa-ïsan, éfa-ïsan », auquel toute l’assemblée répond d’une seule voix: « hooo ». Le chroniqueur enchaîne ensuite, à l’image d’Alukoso, par des invocations aux dieux de la cité,
sollicitant leur générosité pour assurer une bonne saison, une moisson féconde et pour que sa danse apporte santé, abondance et prospérité à Pobè et au Bénin.
Toujours accompagné de deux ou trois acolytes qui l’aident à rappeler les chants, il introduit chaque morceau par une brève explication, souvent teintée d’humour, mettant en lumière les aspects sensibles,
critiques ou satiriques de ses messages. Ceux-ci prennent la forme de vers philosophiques, éducatifs ou moralisateurs, fidèles à la tradition lyrique du guèlèdè.
Dès son arrivée, au petit matin, le chroniqueur récitera neuf types de chansons, intitulées : Ijiba, Itéjiba, Adagbé, Iworo, Ilaro, Ibéré (ou achouré ou adagbé), èfa (1 et 2), Iwouré et Iwolè (ou Gila-a-aro)
3.2.Manifestations des guèlèdè de jour.
Les masques de jour Oro-osan, portés directement sur le visage, réduisent considérablement le champ visuel du danseur, qui ne perçoit le monde qu’à travers les deux orifices ménagés au niveau des yeux. Cette contrainte explique la présence indispensable d’un acolyte-guide, qui le tient par la main et assure chacun de ses déplacements. Lors des moments de danse, cet accompagnateur demeure constamment à ses côtés, veillant à éviter tout heurt, faux pas ou chute
D’une grande beauté plastique, les masques Oro-osan offrent un spectacle saisissant, tissé
d’enchaînements rythmés, d’élans maîtrisés et d’une gestuelle à la fois sobre et expressive. Leur chorégraphie, éclatante de couleurs et d’harmonie, unit le corps et l’esprit dans un mouvement continu qui captive, surprend et émerveille quiconque y assiste. Les séquences des Guèlèdè de jour.
Au lendemain de la danse nocturne, durant la fin de la période de petite saison des pluies (odoun ègbin),
se tiennent les Guèlèdès de jour, Oro-osan, réputés pour leurs danses acrobatiques. Deux types de masques y participent: mâles et femelles, ces derniers reconnaissables à leurs attributs et à leur calebasse fessière. Fidèles à la tradition, ils dansent toujours en paires de quatre, huit ou seize, conformément à l’ordre binaire de Ifa.
La cérémonie s’ouvre avec Ibaïso, danseur masqué chargé de présenter plusieurs tableaux depuis Asè jusqu’au centre de la place publique, avant de conclure près des joueurs de tam-tam. Peu après, suivent les premiers groupes de masques féminins, accompagnés de deux masques masculins. Les entrées se font par le sud-est, avec une première présentation à l’entrée de la place, puis une seconde devant Ilé-égou, après que tous les danseurs ont achevé la première phase.
Chaque groupe propose deux séries d’enchaînements, guidées par les chants rituels repris par les tam-
tams. Une parfaite synchronisation entre chanteurs, tambours et danseurs est essentielle, et les
performances les plus admirées sont celles intégrant des figures complexes exécutées avec maîtrise. Les guèlèdès mâles, quant à eux, se distinguent par une danse fondée sur la rotation rapide du corps, parfois si maîtrisée que les tambours doivent prolonger la musique.
Le dernier groupe est suivi de Iya-Oro, « la mère des guèlèdès », qui exécuté l’enchaînement complet regroupant les styles masculins et féminins. Ces danses attirent une affluence considérable : habitants de Pobè, villages et hameaux voisins se rassemblent pour admirer la diversité des masques, aux couleurs éclatantes, aux coiffures variées et parfois coiffés de plateaux sculptés ou de cages ornées d’oiseaux.
Contrairement aux guèlèdès nocturnes réservés aux nagos natifs, les danses diurnes accueillent aussi des non-originaires, notamment des ressortissants fons de Covè comme Messieurs Hounkokoé et Cakpo. Les Fons de Covè, venus travailler dans les palmeraies de l’IRHO (actuel CRAPP), séduits par ces masques, en ont fait leur culture d’adoption. Pobè est le berceau essentiel de la danse guèlèdè d’Agonli-covè.
- Continuité du patrimoine et renaissance culturelle
Que les rituels d’Ogbodo et d’Ègbin, que les danses nocturnes d’Oro-Ifè et les chorégraphies diurnes d’Oro-Osan, perpétués depuis des générations à Pobè, s’inscrivent désormais dans l’élan national de
renaissance culturelle porté par le Gouvernement béninois. À travers la sauvegarde des traditions, la
valorisation des arts sacrés et la mise en lumière des identités locales, l’État béninois prolonge le souffle des ancêtres et ouvre à ces patrimoines vivants un nouvel espace de reconnaissance, de transmission et de rayonnement. Ainsi, la majesté des Guèlèdè rejoint pleinement la dynamique nationale de célébration et de promotion des richesses culturelles du Bénin.
Dr Cheto Mathieu Lanokou // Infos