
Oro-Ifè et Oro-Osan: Univers sacré, esthétique et philosophique des
deux grandes catégories de masques Guèlèdè de Pobè
En prélude à ce troisième numéro de cette série de publications sur la danse des Guèlèdè à Pobè, je
m’incline devant la mémoire du militaire et de toute personne tombés lors de la tentative de putsch déjouée le 7 décembre. J’adresse mes sincères condoléances aux familles éplorées, notamment à celle de Madame Berthe Bada, épouse du Général BADA, et réaffirme mon soutien à nos Forces Armées ainsi qu’au Président de la République, Monsieur Patrice A. G. TALON. Je salue le patriotisme du peuple béninois, exprimé dans ces moments d’épreuve. Mes sincères reconnaissances aux dirigeants de la CEDEAO et ceux de ses États membres.
Dans cet esprit de recueillement, mais aussi de résilience, je vous présente à présent cet article consacré aux grandes catégories des Guèlèdè de Pobè, expression vivante de notre héritage culturel.
Le guèlèdè, patrimoine immatériel majeur du monde nago-yoruba, occupe à Pobè une place singulière où se mêlent sacré, esthétique, philosophie et cohésion sociale. Héritage ancestral transmis avec rigueur et respect, il se décline en deux grandes catégories de masques aux fonctions complémentaires : Oro-Ifè, le masque nocturne, unique et sacré, porteur de la parole morale et satirique du royaume; et Oro-Osan, les masques diurnes, multiples et majestueux, dont le silence ritualisé donne sens aux danses codifiées et à la beauté symbolique de leurs apparitions.
1. Oro-Ifè, le Guèlèdè de nuit: Voix sacrée, satirique et gardienne de la vérité.
Le guèlèdè de nuit occupe une place singulière dans l’univers socioculturel nago-yoruba de Pobè. Il est la « presse orale » du royaume. C’est un seul griot: un masque sacré, Baba-Apasa, aussi dénommé Oro-Ifé, « le chroniqueur d’Ilé-Ifé ». À l’inverse des masques de jour, qui sont nombreux, le guèlèdè de nuit est un seul masque. Il ne se manifeste que la nuit. On parle d’Ijo-orou, « la danse de nuit » en dialecte nago pour désigner la danse, ou encore Oro-Oru, « le chroniqueur de nuit ». Sa sortie est précédée des rituels de Iya-nla encore appelés Orisa-nla, Jogou-èyè ou Jogou-apaké, suivi de Igbénan (les flambeaux), tous deux jadis précédés du rituel Agbagba, aujourd’hui disparu. Le guèlèdè de nuit harangue la foule et la tient en haleine toute une nuit, par l’entremise de messages moraux, de railleries, de satires, et aussi d’une philosophie sociale qu’expriment ses chansons. Elles égaient la société. Ce masque est le favori des personnes âgées et sages, qui font de ses chansons leur
littérature de prédilection.
Les masques de Guèlèdè portés la nuit sont conçus pour offrir au danseur une pleine liberté d’expression, lui permettant non seulement de transmettre ouvertement les messages portés par les ancêtres, mais aussi d’incarner leur parole avec justesse, force et authenticité. Dans l’obscurité rituelle, le masque devient alors un canal privilégié entre le monde visible et l’univers des esprits. C’est d’ailleurs pour préserver cette parole libre que ces masques ne couvrent pas le visage du porteur. Ces masques de Guèlèdè portés la nuit se distinguent également par leurs longues oreilles, symbole de leur capacité à tout entendre, jusqu’aux murmures imperceptibles du silence nocturne. Oro-Ifè revêt un Agbada, le grand boubou emblématique des Nago-Yoruba, associé à un Kèmbè, un large pantalon traditionnel. Cet ensemble vestimentaire n’est pas un simple costume : il matérialise la
figure du vieil homme sage, détenteur du savoir ancien et porteur des messages transmis par les ancêtres. Par cette parure, Oro-Ifè affirme son statut d’autorité morale et spirituelle, chargé de rappeler à la communauté la mémoire, les enseignements et les valeurs fondatrices héritées des générations passées.
2. Oro-osan: La majesté des masques diurnes dans la tradition des nago
Parmi les us et coutumes les plus marquants de la Commune de Pobè, les masques de jour, Oro-osan, appelés aussi chroniqueurs diurnes, s’imposent parmi les plus prestigieux. Ces masques imposent à leurs porteurs une attitude singulière : le silence. En effet, les rites interdisent toute expression orale sous peine d’une lourde sanction. Les porteurs ne communiquent qu’à travers des gestes codifiés, intelligibles uniquement pour les initiés et les Iyalatchès.
Contrairement au Guèlèdè de nuit, ces masques sont directement portés sur le visage et ne laissent voir qu’à travers deux petites ouvertures. Leur mobilité étant ainsi réduite, ils sont toujours guidés par un acolyte (Akèro) qui les accompagne dans leurs déplacements et assure leur sécurité, notamment lors des danses. Le spectacle offert par les Oro-osan est d’une grande beauté: une chorégraphie colorée, faite d’élans et de gestes harmonieux qui unissent le corps et l’esprit. Ce rituel, empreint de mystère et de symbolisme, captive l’attention du spectateur et suscite émerveillement et joie. Ils sont composés de masques masculins et féminins.
2.1. Masques féminins, guèlèdè en majesté: Esthétique et rites collectifs
Les masques féminins sont de deux sortes : les Iya-Oro et les Abo-Oro.
Tels qu’illustrer par les photos de la planche 2, Iya-Oro tient en mains deux (2) Èjò, un instrument emblématique des pratiques chorégraphiques nago-yoruba, fabriqué à partir de la queue du cheval et utilisé dans diverses danses traditionnelles. Quant aux Abo-oro, elles portent souvent des éventails, accessoires à la fois esthétiques et rituels, considérés comme des symboles de pouvoir et de dignité qui magnifient la noblesse de leurs mouvements.
À l’exception d’Iya-oro, c’est-à-dire la mère des masques, qui danse seule, les masques femelles, appelés Abo-oro, se produisent toujours par équipes de seize. Ce nombre est en harmonie avec les 16 premiers versets purs de IFA (les 16 odou). Il en résulte qu’ils dansent en paires de quatre, de huit ou seize. Ces masques sont caractérisés par la proéminence de leurs seins, et par leurs majestueuses fesses, on ne peut plus impressionnantes, qui se posent comme une marque de beauté princière. Leur danse est une série d’enchaînements acrobatiques très appréciés du public. C’est toujours par compétition entre deux groupes adversaires qu’ils présentent leurs danses sacrées. Ce sont des sortes de bals masqués. De leurs compétitions sort toujours une équipe victorieuse, identifiée en pleine exhibition par les ovations de la afoule. Les masques symbolisant des hommes présentent des coiffures diverses, certains sont des hommes chauves ; ceux des femmes sont tressés ou nattés de façon variée. Certains masques portent sur leur tête des plateaux contenant divers objets, ou des cages sculptées garnies d’oiseaux de toutes espèces, peints dans des couleurs qui permettent de les identifier. En effet, les sculpteurs ne manquent pas de talent pour façonner et décorer plusieurs masques.
Par contre, les masques des guèlèdè diurnes imposent à leurs porteurs une attitude singulière : le silence.
En effet, les rites interdisent toute expression orale sous peine d’une lourde sanction. Les porteurs de
masques de guèlèdè diurnes ne communiquent qu’à travers des gestes codifiés, intelligibles uniquement. Sur la poitrine des guèlèdè femelles sont noués dix (10) pagnes, chacun d’une superficie de deux (2) mètres carrés. Ces pagnes sont traditionnellement collectés auprès des femmes épouses issues de la famille. Toutefois, les pagnes appartenant à celles dont le comportement est jugé non conforme aux valeurs familiales sont systématiquement écartés.
2.2. Masques masculins (Ako-oro)
Une équipe de masques masculins est composée de deux danseurs, qui dansent ensemble. Leurs danses consistent à exécuter un enchaînement sportif suivi de tourbillons, les deux bras en l’air et un ou deux pieds au sol.
Ako Oro incarne la jeunesse fougueuse, pleine d’énergie et de vivacité, mobilisée pour divertir et égayer le public en hommage aux femmes. Son port du pantalon, attribut distinctif du masculin dans la culture nago-yoruba, souligne son identité et son rôle au sein de la performance. Masculins ou féminins, la danse des masques diurnes fait l’objet d’âpres compétitions. Ces masques polychromes, associés à des costumes chatoyants d’une grande beauté, sont susceptibles aujourd’hui, à eux seuls, d’attirer de nombreux touristes au Bénin..