
Analyse de la proposition de révision constitutionnelle au Bénin : Une avancée vers un modèle politique enraciné dans nos réalités
Le Bénin est à un tournant historique de son évolution politique et institutionnelle. La récente initiative de proposition de loi portant modification de la Constitution du 11 décembre 1990, déposée par des députés de la mouvance présidentielle, mérite attention, soutien et approfondissement. L’architecture institutionnelle et le système partisan béninois appellent en effet depuis plusieurs années une adaptation plus étroite à notre contexte socio-économique, à nos réalités endogènes, et à nos capacités collectives à porter le développement de manière stable et inclusive.
Un objectif salutaire : adapter notre système politique à nos réalités nationales
L’article 5-1 de la proposition résume à lui seul la philosophie centrale de la réforme. Il consacre une période de trêve politique dans laquelle les partis sont appelés à suspendre les activités à finalité compétitive, afin de concentrer leurs efforts sur l’accompagnement de l’action gouvernementale. Il s’agit là d’une réponse audacieuse et novatrice aux défis de la gouvernance dans des contextes comme le nôtre, marqués par une instabilité politique chronique, une polarisation excessive, et un éloignement progressif entre les logiques électoralistes et les priorités du développement.
Cette trêve, encadrée par le Sénat nouvellement institué, vise non pas à museler l’opposition, mais à instaurer une respiration institutionnelle, un moment de convergence nationale pour recentrer les énergies sur la satisfaction des besoins des populations. Cette disposition ne doit donc pas être lue comme une entrave aux libertés, mais plutôt comme une innovation démocratique de type « coopératif », enracinée dans une logique d’efficacité collective.
Une inspiration puisée dans nos pratiques politiques endogènes
Cette innovation n’est pas étrangère à nos traditions politiques. Bien au contraire, elle s’en inspire avec lucidité. Dans les monarchies traditionnelles africaines, la conquête du pouvoir était marquée par une phase de rivalité intense entre prétendants. Cette phase, faite de stratégies, d’alliances et parfois de tensions, prenait fin dès qu’un roi était choisi selon les règles établies. À partir de ce moment, l’opposition cessait. Tous se ralliaient à l’action du nouveau souverain pour préserver l’unité, renforcer le royaume et faire face aux enjeux communs. Ceux qui s’y refusaient préféraient se retirer.
Des exemples historiques béninois en témoignent. Un prince yoruba, après avoir perdu la bataille pour la succession, s’était exilé avec sa troupe vers la région de Angaradebou (Commune de Kandi), fondant ainsi le groupe des Mokole (MOTI KOLE SIBI), dont l’appellation traduit une installation affirmée : « j’ai déjà construit ici » ou plus simplement « je suis bien installé ici ». De même, le prince Adja, à la suite d’un conflit de succession, s’était établi à Wèdèmin, où il rencontra le roi Agadja (en fuite aux représailles de Alaafin Ojigi de Oyo en 1698). Ce dernier le plaça à la tête d’une troupe qui permit aux Fon de s’implanter sur des terres naguères occupées par les Nago, et de créer Adja-Ouéré en 1720, qui devint un comptoir stratégique dans le commerce transatlantique. Le même prince, devenu roi sous le nom de Mayè, créa le royaume de Adja-Wédémé (ou Adja-Wèrè, aujourd’hui Adja-Ouéré).
Dans ces traditions, l’opposition n’était pas dirigée contre l’autorité légitime du roi, mais contre les menaces au royaume. L’accompagnement critique, les ajustements et les orientations du souverain étaient assurés par des conseils sages tels que les Oyo Messi à Oyo – un organe de sept dignitaires (Bashorun, Agbaakin, Samu, Alapini, Lagunna, Akinniku et Ashipa) – ou les Issolo-wan, présidés par le ARO, à Pobè.
La création du Sénat, dans la proposition de loi, s’inscrit dans cet héritage. Organe de régulation, de veille et de sauvegarde des intérêts supérieurs de la Nation, le Sénat devient ainsi un instrument de stabilité, de continuité républicaine et de gouvernance responsable.
Un modèle de démocratie contextualisée, à vocation inclusive et protectrice
Loin de s’opposer aux valeurs universelles de la démocratie, cette réforme propose un modèle ajusté, respectueux de notre identité et capable de renforcer les fondations de notre État. Il ne s’agit pas d’un recul démocratique, mais d’un ré-ancrage, d’une tentative de réconcilier notre vivre-ensemble politique avec les exigences de gouvernance durable.
En mettant en place un Sénat constitué de sages, d’anciens chefs d’institutions, de personnalités d’expérience, mais aussi de représentants désignés par les plus hautes autorités, cette proposition renforce l’encadrement stratégique de l’action publique. Il s’agit d’un bouclier institutionnel contre les dérives, les surenchères politiciennes, et les ruptures brutales du consensus national.
Conclusion : Saluer une initiative béninoise de génie politique
En définitive, cette proposition de réforme constitutionnelle constitue un acte de génie béninois, en ce sens qu’elle articule harmonieusement modernité juridique et héritage culturel. Elle n’étouffe pas la démocratie, mais la contextualise dans un cadre où la solidarité autour de l’action publique prime temporairement sur la compétition politique.
Une fois encore, le Bénin prouve qu’il est capable d’innover tout en puisant dans la richesse de son passé. Une telle réforme, si elle est bien expliquée et comprise, pourrait bien inspirer d’autres nations africaines confrontées aux mêmes défis de cohésion politique et de développement durable.
LANOKOU Chèto M.